Monique ETIENNE :Quelles sont les conséquences de la séparation de Gaza de la Cisjordanie ?
Camille MANSOUR : : Depuis les Accords d’Oslo, et surtout depuis la deuxième Intifada, Israël cherche à séparer Gaza de la Cisjordanie. Du fait de la délivrance de plus en plus parcimonieuse des permis de circulation israéliens, les mouvements de personnes et les échanges de biens entre les deux régions se sont progressivement réduits. Et à cet égard, il est difficile aujourd’hui, d’un point de vue matérialiste, de parler d’une seule société palestinienne unissant les habitants des deux régions. Cependant, et ce jusqu’en juin 2007, Israël n’avait pas réussi à diviser l’unicité des institutions palestiniennes parce que l’idée d’unité nationale portée par l’OLP, dès les années 60, demeurait un axe fondamental de l’idéologie de résistance. Malgré la difficulté de se rencontrer physiquement, il y avait un seul Parlement, un seul Conseil supérieur de la Magistrature, un seul Premier ministre et Conseil des ministres avec des sous-ministres à Gaza ou Ramallah selon les cas. Les fonctionnaires étaient payés par la PNA .
Le désengagement de Gaza et le retrait des forces israéliennes de la frontière séparant la bande de Gaza de l’Égypte en été 2005 avaient déjà posé avec acuité la question de l’unicité de Gaza-Cisjordanie. A l’Autorité palestinienne qui revendiquait le contrôle du poste-frontière de Rafah, les Israéliens répondaient ok, mais dans ces conditions, toute la bande Gaza sortirait de l’« enveloppe » qui incluait, en plus de ce territoire, Israël et la Cisjordanie. Pour les Palestiniens, accepter que Gaza sorte de l’enveloppe, c’était peut-être lui accorder plus d’indépendance, mais c’était surtout accepter qu’il ait un statut différent de la Cisjordanie et donc mettre en péril le programme national palestinien. On connaît la nature du compromis issu des négociations sous l’égide de Condolizza Rice : un certain contrôle palestinien du poste-frontière accompagné d’une présence européenne et d’une télé-surveillance israélienne.
ME : En faisant tomber le mur entre Gaza et l’Egypte, Hamas semble pourtant avoir repris l’initiative ?
CM : Cette opération n’a pas seulement été très populaire, elle a également démontré que le Hamas contrôlait Gaza et sa population. Car ce « soulèvement populaire » servait les intérêts du Hamas. Cependant, ce qui a pu paraître comme une grande habileté : faire tomber les murs au moment où Israël décrète le blocus total, se révèle une victoire embarrassante.
Depuis le coup de force du Hamas en juin 2007 (et je dirais, depuis le désengagement israélien en août 2005), les Israéliens ont tout fait - et c’est le sens des déclarations sur « Gaza entité hostile » - pour que la situation soit tellement explosive et intenable que les Gazaouis réclament : « on veut l’Egypte! » Au début les Israéliens étaient contents quand la population s’est précipitée en Egypte. Ouf ! Ils étaient débarrassés du fardeau. Gaza sortait de l’enveloppe.
En ouvrant cette brèche, en insistant pour contrôler les points de passage, en contestant les accords passés entre Israël et la PNA pour Rafah, en déclarant qu’ils voulaient se séparer d’Israël, certains dirigeants du Hamas semblent être tombés dans le piège : car séparer la bande de Gaza d’Israël et la lier à l’Egypte, c’était la séparer de la Cisjordanie et de la possibilité de construire un État sur tous les territoires occupés. S’ils voulaient casser les murs, c’était du côté d’Erez qu’ils devaient aller .
ME : Revenons sur la rupture du Hamas et de la PNA en juin. Le Hamas n’a- t-il pas été piégé?
CM : Le coup de force du Hamas en juin 2007 a été le prétexte que cherchait Israël pour couper encore plus, non seulement les liens économiques et sociaux entre Gaza et la Cisjordanie, mais également, ce qu’il n’avait pas réussi à faire : les symboles du pouvoir unitaire. Le Hamas a gâché les cartes qu’il avait gagnées notamment au moment de l’Accord de La Mecque qui lui avait donné une légitimité et amené l’OLP et le Fatah à reconnaître le premier ministre Haniyyeh et la formation d’un gouvernement d’union nationale.
Le Hamas avait fait un pas en concédant au Président Mahmoud Abbas les ministères des Finances, de l’Intérieur et des Affaires Étrangères ; les ministères obligés de coopérer avec Israël. En nommant un ministre de l’intérieur consensuel, on était supposé régler le désaccord sur la question des Forces de sécurité, le Président ayant accepté d’intégrer la Force exécutive du Hamas et de payer leur salaire. Il y avait bien sûr des opposants à l’accord de la Mecque : Mahmoud Zahhar et Saïd Siyam du côté du Hamas ; Mohammad Dahlan du côté du Fatah, .
ME : Justement, il s’est dit que Hamas avait voulu contrer un « putsch » de Dahlan ?
CM : Je ne suis pas d’accord sur ce point. Bien sûr, Dahlan importait des armes ; bien sûr, il se préparait à une confrontation avec le Hamas. Mais il ne contrôlait qu’une partie des forces armées « officielles » fidèles à Abu-Mazen. En dehors de ces formations plutôt cantonnées dans les casernes, le Fatah, en état de décomposition, n’avait plus de véritable force armée dans le tissu social. En face, il y avait la Force exécutive du Hamas et les milices rattachées à ce dernier dans les camps et dans les rues. Pour tout observateur averti, et spécialement pour les dirigeants du Hamas, il suffisait d’encercler les casernes pour paralyser toute velléité de « putsch ». Celui qui a le soutien des militants armés dans les camps a le rapport de force en sa faveur. Non, il s’agit d’une erreur tactique du Hamas qui a fait son coup de force au moment où il était en train de marquer progressivement des points (du point de vue de la légitimité politique) dans sa compétition avec le Fatah et où il lui suffisait d’attendre quelques mois encore pour contrôler le ministère de l’intérieur avec l’assentiment, certes à contrecœur, d’Abu Mazen.
ME : Que pensez-vous de la décision de Mahmoud ABBAS de décréter l’Etat d’urgence et de nommer un gouvernement dont la légitimité est contestée ?
CM : Qu’est-ce qu’il pouvait faire d’autre ? Maintenir le premier ministre en fonction alors que lui-même venait d’être interdit de séjour à Gaza et que sa résidence officielle avait été occupée par les miliciens du Hamas ? Du point de vue constitutionnel, Abu Mazen avait le droit de démettre le gouvernement de Haniyyeh, de proclamer l’état d’urgence et de charger Salam Fayyad de former un nouveau gouvernement. Dans une situation aussi grave que la séparation de Gaza de la Cisjordanie, le problème principal n’est pas constitutionnel, mais politique. Quelle que fusse la solution constitutionnelle choisie par Abu Mazen après le coup de force du Hamas, le problème politique aurait été pratiquement le même. Quoi qu’il en soit, à partir du moment où il a considéré le gouvernement de Gaza comme illégitime, Abu Mazen est devenu prisonnier des Israéliens et des Etats-Unis puisque ces derniers (ainsi que l’Europe) ont rétabli leur aide. Aujourd’hui, si le Président annonçait qu’il négociait avec le Hamas, on lui couperait les vivres. Or, les gens ne veulent pas d’un retour du boycott.
ME : Dans ce contexte, est-ce que de nouvelles élections offriraient une porte de sortie ?
CM : Je ne crois pas. On ne peut pas tenir d’élections sans le Hamas. La situation interne n’est pas bonne. Le Fatah n’a pas pu remonter la pente, se rénover et reconquérir sa représentativité politique dans la société.
L’erreur de Mahmoud Abbas, après l’élection du Hamas, a été de dire qu’il refusait son programme parce qu’il n’était pas conforme aux engagements pris par l’OLP mais qu’il acceptait la formation de son gouvernement. Il aurait fallu attribuer au Hamas tous les portefeuilles excepté les trois ministères régaliens - intérieur, affaires étrangères, finances – qui auraient été nommés par la présidence, et se mettre d’accord sur un programme unifié basé sur la cohabitation de deux légitimités issues des urnes (élections présidentielles de janvier 2005 et élections législatives de janvier 2006). Ce qui s’est fait au moment de l’Accord de la Mecque, mais trop tard.
Aujourd’hui, la PNA est dans une situation impossible et otage de cette situation. On dit qu’elle n’a qu’à se dissoudre et renvoyer la responsabilité de la gestion des Territoires occupés à Israël. Ce n’est pas si simple. Qui va se dissoudre ? La Présidence ? Le Conseil des Ministres ? Le Conseil Législatif ? Que va devenir l’administration publique qui nourrit un million de personnes ? Qui va gérer les hôpitaux, les écoles ? Cette position fait fi des acquis…. Faut-il les balancer ?
Si l’Autorité se dissout, il faudra former un gouvernement en exil. Aujourd’hui, qui, dans les pays arabes, accepterait d’accueillir un tel gouvernement ? Qui, dans la Communauté internationale, le reconnaîtrait ? Qui prendrait le leadership ? L’OLP n’a plus de véritable représentativité à l’extérieur. Le seul qui ait une direction à l’étranger c’est le Hamas ! Sur le plan extérieur, nous avons aujourd’hui des atouts : nous avons acquis une personnalité reconnue que nous risquerions de perdre…
ME : Dans le même ordre d’idées, on parle de plus en plus de la solution d’un seul Etat. Qu’en pensez-vous ?
CM : La solution d’un seul Etat conserve ma sympathie, je dirais « affective ». Mais soyons réalistes ! Si le rapport de force aujourd’hui ne permet plus de lutter pour la coexistence de deux Etats, comment permettrait-il de lutter pour un programme bien plus ambitieux ? Si les colonies israéliennes rendent impossible aujourd’hui l’établissement d’un Etat palestinien viable, un programme d’Etat unitaire pourrait-il mettre un terme à la colonisation des territoires occupés ? Je crains précisément le contraire. Israël pourrait dire aux Palestiniens : puisque vous voulez un Etat unitaire, rien ne s’oppose donc plus à l’établissement des Israéliens en Cisjordanie et Gaza. Les Palestiniens n’obtiendraient pas pour autant une égalité de droits avec les Israéliens, sans compter la perte de la reconnaissance internationale dont jouit actuellement l’OLP.
ME : Les négociations après Annapolis semblent être dans une impasse ?
CM : Alors que les équipes de négociateurs israéliens et palestiniens sont censées plancher sur le statut de Jérusalem et les « questions clefs » du conflit, le premier ministre Salam FAYYAD a déploré qu’on ne puisse parvenir à un accord de paix avant fin 2008. De son côté Haim Ramon, n° 2 du gouvernement israélien, a estimé qu’une « déclaration de principe » pourrait être conclue avant fin 2008. Mahmoud ABBAS et Ehoud OLMERT pourraient parvenir à un « accord cadre » prévoyant l’établissement d’un Etat palestinien avec des frontières « provisoires » sur un territoire réduit assurant une certaine contigüité territoriale et qui permettrait aux Palestiniens de se mouvoir en Cisjordanie. Ce territoire resterait cependant, sous contrôle israélien global. Bien entendu, un tel accord serait inacceptable et risqué, mais, à l’instar des accords d’Oslo, il exprimerait le rapport de forces du moment, permettrait aux gens de jouir d’une trêve plus ou moins précaire et à la direction palestinienne de prétendre qu’elle n’a pas fait de concession sur les questions de principes qui resteraient toujours à négocier. Tout cela si la situation explosive à Gaza ou au niveau régional ne vient pas perturber le cours des choses.
ME : Cela voudrait-il dire qu’Israël est en train de gagner la partie ?
CM : La situation n’est pas du tout bonne, et elle n’est bloquée qu’en apparence. D’abord parce que la stratégie israélienne conduit également à une impasse : étendre la colonisation si on n’a pas un projet d’expulsion de masse des Palestiniens à quoi cela sert-il à long terme ? La résistance se poursuit… Les gens bâtissent dans une dynamique continue. La colonisation, la fragmentation des territoires palestiniens conduisent à une impasse car elles entretiennent une situation aberrante qui relance un cycle d’explosions. Le fait qu’il y ait des colons en territoire palestinien empêche la fermeture hermétique des bantoustans. A court terme, les check-points répriment et cassent l’économie ; à long terme ils renforcent la résistance. Qui gagnera dans cette confrontation ? On parle de plus en plus d’une Troisième Intifada.
Entretien réalisé par Monique ETIENNE
A Ramallah le 13 février 2008.
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