| AFPS04
Page d'accueil
> Présentation du projet > Les
autres initiatives 2003
>
Mission en Palestine>
Des olives et des murs ---------------------------------------------------------------------------------Articles |
|||
|
|||
« ILS ONT COUPÉ NOTRE AVENIR »
Aujourd’hui,
la maison de Jamal est cernée par les murs. Il y a tout juste un an,
nous constations le désastre de ses 5000 oliviers arrachés dix
jours avant la cueillette, de sa terre chavirée pour construire cet
horrible mur. Il est bien là ce mur, obsédant, avec ses barbelés,
sa ligne médiane hérissée de capteurs électroniques,
son fossé de quatre mètres et la route asphaltée impeccable
côté israélien, où toutes les demi-heures passe
une jeep militaire. La terre verte est devenue un désert, contraste
d’autant plus saisissant qu’à une centaine de mètres,
de l’autre côté de la ligne verte, sur les terres qui leur
ont été confisquées en 1948, le paysage fertile nous
offre la palette de ses verts.
La maison de Jamal se trouve désormais à 5 mètres du
mur. Bientôt, il y aura un autre mur qui va rejoindre celui qui part
de Ramallah. « Partout, de la terrasse, dans la cuisine, dans le
jardin, jusque dans notre chambre, le mur est là. Il n’y a pas
d’oubli possible. »
Depuis des générations, la famille de Jamal vit de l’olivier.
Ceux de la Nakba ne sont plus que trois survivants. Ils auront connu les deux
catastrophes : en 1948 déjà, ils ont perdu beaucoup de terres.
Cette nouvelle amputation réveille le traumatisme. Emouvant et digne,
le père de Jamal , comme tous les vieux Palestiniens, est un symbole
de l’histoire tragique de sa terre.
« Le mur a arrêté la lignée. Cette terre des
ancêtres, avant 1948, fournissait Gaza, la Cisjordanie, la Jordanie
et les pays du Golfe en fruits et légumes. Il y a trente ans, à
perte de vue, il y avait la terre rouge, le vert des oliviers et le bleu du
ciel comme une queue de paon. L’olivier grandissait sous l’oeil
attentif du fermier. Ils sont venus avec leurs scies et ils ont coupé
notre avenir, l’éternité de notre vision, l’attachement
à nos arbres. Il n’y a rien qui joue en notre faveur. Nous vivons
un temps où l’on traite de menteur celui qui dit la vérité,
où le voleur est innocenté. Nous étions des résistants,
ils nous ont transformés en terroristes. Nous réclamons le droit
; ils nous accusent d’attaquer Israël. Ce mur est une catastrophe
pour nous mais aussi pour les Israéliens car il sépare les deux
peuples. Il a enterré les rêves de nos enfants Il faut que les
chaînes se cassent par la force et le vouloir des peuples. »
Très
concrètement pour la famille de Jamal, 70% de ses oliviers ont été
détruits par la construction du mur. 15% de ceux qui restent se trouvent
de l’autre côté. Pour se rendre sur leurs terres, ils doivent
avoir une autorisation d’Israël. Le 24 septembre, les Israéliens
ont demandé aux municipalités de leur fournir une liste des
propriétaires de terrains de l’autre côté du mur.
Sur les 750 fermiers concernés, seuls 300 ont obtenu le droit d’aller
sur leurs terres. L’autorisation n’est pas donnée à
toute la famille, mais de façon arbitraire à l’un ou l’autre,
souvent le plus vieux, ou un enfant quand ce n’est pas à un mort.
La « porte » n’est ouverte qu'à 7h du matin et à
15h. Si l’on revient trop tard, on dort la nuit dans les champs. Si
on est malade ou mordu par un serpent, impossible de sortir avant 15h. Il
est interdit d’aller cueillir ses olives avec un véhicule à
moteur.
Samar, la femme de Jamal a obtenu l’autorisation de se rendre dans ses
champs qui se trouvent à 50 mètres de leur maison, juste de
l’autre côté du mur. De sa terrasse, Jamal qui n’a
pas obtenu d’autorisation, peut héler son épouse. Samar,
qui attend un enfant, doit se lever tous les jours à 3 h du matin,
marcher 5 km avec son âne pour atteindre la porte, attendre que les
soldats veuillent bien ouvrir, puis marcher de nouveau 5 km jusqu’à
ses oliviers. Les soldats appellent les gens un par un. Si la personne n’entend
pas son nom, elle rate son tour.
Au mieux, Samar travaillera 3 heures par jour. Comme il faut transporter les
olives soit à dos d’âne, le plus souvent à dos d’homme,
elle ne peut pas cueillir une grande quantité d’olives car les
sacs laissés dans les champs peuvent être volés par les
soldats ou bien, si la porte est fermée comme c’est déjà
arrivé pendant 17 jours, les olives pourrissent ou sont mangées
par les rats.
Jamal raconte que des oléiculteurs avaient dormi dans leurs champs
d’oliviers pour veiller la récolte. L’armée israélienne
est arrivée, les a conduits du côté de Jénine et
débarqués en pleine nuit. Il leur a fallu deux jours de marche
pour rentrer chez eux. Pendant ce temps, l’armée avait pris leurs
olives.
« Les soldats s’amusent à demander les papiers des
ânes ou bien ils se moquent : Tiens voilà l’âne et
son ânesse ! Pour les Israéliens, nous ne sommes pas des êtres
humains. Nous n’existons pas. » explique Samar.
QUAND
LA CUEILLETTE DEVIENT RESISTANCE.
Avant
, la saison de la cueillette était un festival. Les commerçants
qui venaient vendre leurs fruits ou leurs légumes acceptaient des olives
en paiement. Toute la famille participait à cette véritable
cérémonie qu’il soit médecin ou avocat. «
Il y a trente ans, les fermiers venaient déposer leurs olives dans
des cuves en pierre directement au moulin. Tous les six jours seulement, l’huile
était pressée. A cette époque, il n’y avait pas
d’électricité. C’était le pressoir qui produisait
le courant. Tous les enfants se retrouvaient. C’était illuminé.
Nous partagions le thé, la nourriture. C’était merveilleux.
Cest notre bonheur et notre honneur de produire notre huile malgré
l’occupation, malgré le mur. » Mais quel crève-cœur
quand Jamal , les larmes aux yeux , avoue qu’aujourd’hui, il est
obligé d’acheter de l’huile pour satisfaire la consommation
annuelle de la famille.
Nous avons assisté au retour de la cueillette à la porte de
Al Jarushia. De l’autre côté de la barrière, les
cueilleurs attendent, avec leurs ânes, leurs échelles et leurs
sacs. Il est 15 h mais point de soldats ni de jeep. Ce jour-là, ils
ont attendu jusqu’à 15h45. La jeep arrive enfin et se gare à
distance. Un soldat sort, mitraillette au poing, avec cette démarche
si caractéristique mêlée d’arrogance et de peur.
Il ouvre la barrière. Les Palestiniens avancent, un par un : long défilé
de gens pauvres, usés, fatigués. Beaucoup de vieillards avec
leur sac sur le dos, de femmes avec des seaux, quelques ânes. De ce
côté-ci, qui le mari, qui le fils attendent celui de leur proche
qui a eu la chance de ramasser les olives. Les femmes sont pressées.
En cette période de Ramadan, il faut qu’elles partent vite préparer
le repas de rupture du jeûne. C’est une scène qui prend
aux tripes. Même cette fête des olives, les Israéliens
s’acharnent à la gâcher.
Nous
poursuivons jusqu’au check-point qui ferme désormais l’accès
à trois villages dont le plus important est celui de Baqa Al Sharquiya.
Situé sur une des plus importantes nappe phréatique de la région,
ce village de 3200 habitants est pris au piège entre le mur et la ligne
verte. Le plus gros puits de la Cisjordanie est désormais sous contrôle
israélien. Les bulldozers ont coupé les canalisations qui alimentaient
les serres des maraîchers. L’Union des fermiers palestiniens est
en train de reconstruire des canalisations avec l’aide du PARC.
Ici, les contrôles sont particulièrement terribles. Les soldats
filtrent les entrées et les sorties selon la seule loi qu’ils
appliquent : celle de l’arbitraire. Dans la file de camions, de tracteurs,
de voitures, une camionnette chargée de légumes attend depuis
la veille à midi de pouvoir rentrer dans le village. Le chauffeur brandit
son autorisation en règle. Mais les soldats lui interdisent le passage.
Il nous montre ses salades qui pourrissent. « Ils sont en train
de bloquer toute vie pour que désespérés nous quittions
nos villages. » Un autre nous montre sa maison : « C’est
la première, là…Je la vois, mais je ne peux pas y aller.
» Notre présence de témoins semble influencer le comportement
des soldats qui laissent passer plusieurs véhicules. Les camions doivent
décharger leurs produits sur le bitume de l’autre côté.
Le chauffeur de la camionnette vient nous demander de rester là tant
qu’il ne sera pas passé. Il devra s’y reprendre plusieurs
fois sans succès jusqu’à ce que nous l’accompagnions
presque sous le nez du soldat qui pour finir le laisse entrer. Ce poste comporte
une guérite spécialement conçue pour la fouille des femmes.
Hier des étudiantes ont refusé de se déshabiller. Elles
ont été refoulées.
« Comment continuer à vivre quand on vous étouffe
? La terre assurait le revenu de nos villages. Le mur a réduit l’activité
économique au point que l’on peut parler de 80% de chômage.
Nous sommes devenus des réfugiés sur nos propres terres. Imaginez
les conséquences pour les municipalités qui n’ont plus
de revenus ! Comment entretenir les infrastructures, satisfaire les besoins
sociaux, aider les familles ? » se désole le maire de Qaffin
en nous faisant visiter l’école surchargée, les locaux
exigus où s’entassent plus de 40 élèves par classe.
Autre point crucial, celui de l’eau. Israël interdit depuis 36
ans le creusement de puits artésiens. Ce qui a contraint les Palestiniens
à pomper les nappes phréatiques et à contaminer les sources
par les eaux usées qui ne sont pas canalisées. Il y a un besoin
urgent de développer l’assainissement des eaux usées.
Israël bloque les containers d’eau potable qui alimentent les villages
parfois pendant deux ou trois jours. Les familles pauvres n’ont pas
les moyens d’avoir des tanks à elles et doivent acheter l’eau.
A Attil, Aïman avait mis en place des couveuses pour développer
la production de poulets. Avant l’Intifada, il employait sept personnes.
Depuis, il a été obligé de licencier parce qu’il
lui est devenu impossible de vendre à cause des déplacements
impossibles et du marché israélien qui s’est fermé.
Aujourd’hui, Aïman ne peut plus rembourser ses emprunts. Il devait
recevoir 100 000 œufs de Hollande. Ils ne sont jamais arrivés
: bloqués par Israël. Par contre il devra payer les taxes douanières
de stockage.
Malgré la situation catastrophique, les fermiers cherchent à
faire face à ces situations d’enfermement. « Il faudrait
que nous ayons les moyens de conserver nos produits, sans qu’ils se
détériorent, le temps des bouclages. Si nous avions des chambres
froides pour les légumes, on pourrait tenir 15 ou 20 jours. Cela nous
permettrait de moduler notre production. » Car l’objectif
premier que s’est fixé l’Union des Fermiers c’est
de permettre aux agriculteurs de rester sur leurs terres. C’est cela
leur résistance
Les
femmes s’organisent également pour assurer leur autosuffisance.
Dans tous les villages que nous avons visité des comités de
femmes se sont constitués, avec l’appui de l’Union des
fermiers, pour chercher des alternatives de développement : création
d’associations de crédits et d’emprunts pour permettre
aux femmes de réaliser des micro-projets économiques. A Saïda,
elles sont 80 femmes dans le comité qui ont le projet d’ouvrir
une boulangerie. Elles ont déjà rassemblé les crédits
pour construire le four. Elles ont trouvé l’infrastructure pour
créer un jardin d’enfant. Elles se battent contre l’illettrisme,
organisent des stages professionnels, ont mis sur pied une coopérative
d’achats pour les habits et les jouets pour les enfants. Elles font
de l’éducation à la santé.
A Bakra, le Centre de femmes existe depuis trois ans et regroupe 130 femmes.
Les micro-crédits servent à créer des unités d’élevage
de poulets ou de production maraîchères. C’est le principe
de la tontine. L’argent est prêté sans intérêt
et son remboursement permettra d’aider une autre femme. Il s’agit
de consolider l’apport économique des femmes à la vie
du foyer. Elles ont le projet de créer un atelier de nettoyage à
sec, mais aussi un centre Internet pour les étudiantes et d’organiser
des stages de formation pour les enfants et les femmes. Beaucoup de jeunes
filles n’ont pas fait d’études ou ont dû arrêter
avant le bac. Les femmes voudraient développer des projets pour leur
permettre de reprendre leurs études.
Pour Mona qui a perdu l’exploitation maraîchère qu’elle
avait construite avec son mari Fayez à cause de sa proximité
avec la « ligne verte » - exploitation qui se trouve aujourd’hui
en zone de sécurité contre le mur - les femmes doivent prendre
leur place dans la société civile. « La situation
économique est très difficile pour les femmes. Plusieurs membres
de la famille sont touchés par le chômage. Nous voulons leur
redonner l’espoir. Au début les femmes n’étaient
pas ouvertes sur le monde extérieur. Aujourd’hui, elles participent
au comité des femmes contre le mur. » En septembre dernier,
plus de 500 femmes palestiniennes de la région de Tulkarem ont participé
à une marche organisée conjointement avec des femmes israéliennes
et européennes. 500 femmes israéliennes sont venues de l’autre
côté du mur. Le comité a également organisé
la cueillette des olives avec les missions civiles.
Ce soir de Ramadan c’est la fête chez Fayez et Mona où
sont réunis la famille, les amis de l’Union des fermiers et du
Parc, notre délégation des Alpes de Haute-Provence et une mission
civile de Strasbourg venue cueillir les olives dans la région de Qaffin.
Le dernier enfant de Fayez et Mona rit aux éclats dans les bras de
sa vieille grand-mère de 95 ans. Symbole de la transmission de la mémoire
et de la vie qui continue obstinément à travers l’amour
que portent les Palestiniens à leurs enfants.
Une chose est certaine, ce peuple vit et résiste. Et Fayez nous donne
la clef pour comprendre : « Deux évènements ont marqué
la fin du 20è siècle : la chute du mur de Berlin et la fin du
régime d’apartheid. Au début de ce 21è siècle,
nous subissons de nouveau l’apartheid et un nouveau mur est en train
de nous étouffer. Il n’y a aucun avenir possible, ni pour nous
ni pour les Israéliens, par les murs. Mais, ensemble, nous saurons
les abattre. Soyez en sûrs ! »
Monique Etienne.
Télécharger
l'article en format pdf