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Des Olives et des Murs, Voyage entre les Murs        Monique Etienne

« ILS ONT COUPÉ NOTRE AVENIR »

Aujourd’hui, la maison de Jamal est cernée par les murs. Il y a tout juste un an, nous constations le désastre de ses 5000 oliviers arrachés dix jours avant la cueillette, de sa terre chavirée pour construire cet horrible mur. Il est bien là ce mur, obsédant, avec ses barbelés, sa ligne médiane hérissée de capteurs électroniques, son fossé de quatre mètres et la route asphaltée impeccable côté israélien, où toutes les demi-heures passe une jeep militaire. La terre verte est devenue un désert, contraste d’autant plus saisissant qu’à une centaine de mètres, de l’autre côté de la ligne verte, sur les terres qui leur ont été confisquées en 1948, le paysage fertile nous offre la palette de ses verts.
La maison de Jamal se trouve désormais à 5 mètres du mur. Bientôt, il y aura un autre mur qui va rejoindre celui qui part de Ramallah. « Partout, de la terrasse, dans la cuisine, dans le jardin, jusque dans notre chambre, le mur est là. Il n’y a pas d’oubli possible. »
Depuis des générations, la famille de Jamal vit de l’olivier. Ceux de la Nakba ne sont plus que trois survivants. Ils auront connu les deux catastrophes : en 1948 déjà, ils ont perdu beaucoup de terres. Cette nouvelle amputation réveille le traumatisme. Emouvant et digne, le père de Jamal , comme tous les vieux Palestiniens, est un symbole de l’histoire tragique de sa terre.
« Le mur a arrêté la lignée. Cette terre des ancêtres, avant 1948, fournissait Gaza, la Cisjordanie, la Jordanie et les pays du Golfe en fruits et légumes. Il y a trente ans, à perte de vue, il y avait la terre rouge, le vert des oliviers et le bleu du ciel comme une queue de paon. L’olivier grandissait sous l’oeil attentif du fermier. Ils sont venus avec leurs scies et ils ont coupé notre avenir, l’éternité de notre vision, l’attachement à nos arbres. Il n’y a rien qui joue en notre faveur. Nous vivons un temps où l’on traite de menteur celui qui dit la vérité, où le voleur est innocenté. Nous étions des résistants, ils nous ont transformés en terroristes. Nous réclamons le droit ; ils nous accusent d’attaquer Israël. Ce mur est une catastrophe pour nous mais aussi pour les Israéliens car il sépare les deux peuples. Il a enterré les rêves de nos enfants Il faut que les chaînes se cassent par la force et le vouloir des peuples. »

Haut de pageDES PORTES DANS LES MURS

Très concrètement pour la famille de Jamal, 70% de ses oliviers ont été détruits par la construction du mur. 15% de ceux qui restent se trouvent de l’autre côté. Pour se rendre sur leurs terres, ils doivent avoir une autorisation d’Israël. Le 24 septembre, les Israéliens ont demandé aux municipalités de leur fournir une liste des propriétaires de terrains de l’autre côté du mur. Sur les 750 fermiers concernés, seuls 300 ont obtenu le droit d’aller sur leurs terres. L’autorisation n’est pas donnée à toute la famille, mais de façon arbitraire à l’un ou l’autre, souvent le plus vieux, ou un enfant quand ce n’est pas à un mort.
La « porte » n’est ouverte qu'à 7h du matin et à 15h. Si l’on revient trop tard, on dort la nuit dans les champs. Si on est malade ou mordu par un serpent, impossible de sortir avant 15h. Il est interdit d’aller cueillir ses olives avec un véhicule à moteur.
Samar, la femme de Jamal a obtenu l’autorisation de se rendre dans ses champs qui se trouvent à 50 mètres de leur maison, juste de l’autre côté du mur. De sa terrasse, Jamal qui n’a pas obtenu d’autorisation, peut héler son épouse. Samar, qui attend un enfant, doit se lever tous les jours à 3 h du matin, marcher 5 km avec son âne pour atteindre la porte, attendre que les soldats veuillent bien ouvrir, puis marcher de nouveau 5 km jusqu’à ses oliviers. Les soldats appellent les gens un par un. Si la personne n’entend pas son nom, elle rate son tour.
Au mieux, Samar travaillera 3 heures par jour. Comme il faut transporter les olives soit à dos d’âne, le plus souvent à dos d’homme, elle ne peut pas cueillir une grande quantité d’olives car les sacs laissés dans les champs peuvent être volés par les soldats ou bien, si la porte est fermée comme c’est déjà arrivé pendant 17 jours, les olives pourrissent ou sont mangées par les rats.
Jamal raconte que des oléiculteurs avaient dormi dans leurs champs d’oliviers pour veiller la récolte. L’armée israélienne est arrivée, les a conduits du côté de Jénine et débarqués en pleine nuit. Il leur a fallu deux jours de marche pour rentrer chez eux. Pendant ce temps, l’armée avait pris leurs olives.
« Les soldats s’amusent à demander les papiers des ânes ou bien ils se moquent : Tiens voilà l’âne et son ânesse ! Pour les Israéliens, nous ne sommes pas des êtres humains. Nous n’existons pas. » explique Samar.

Haut de pageQUAND LA CUEILLETTE DEVIENT RESISTANCE.

Avant , la saison de la cueillette était un festival. Les commerçants qui venaient vendre leurs fruits ou leurs légumes acceptaient des olives en paiement. Toute la famille participait à cette véritable cérémonie qu’il soit médecin ou avocat. « Il y a trente ans, les fermiers venaient déposer leurs olives dans des cuves en pierre directement au moulin. Tous les six jours seulement, l’huile était pressée. A cette époque, il n’y avait pas d’électricité. C’était le pressoir qui produisait le courant. Tous les enfants se retrouvaient. C’était illuminé. Nous partagions le thé, la nourriture. C’était merveilleux. Cest notre bonheur et notre honneur de produire notre huile malgré l’occupation, malgré le mur. » Mais quel crève-cœur quand Jamal , les larmes aux yeux , avoue qu’aujourd’hui, il est obligé d’acheter de l’huile pour satisfaire la consommation annuelle de la famille.
Nous avons assisté au retour de la cueillette à la porte de Al Jarushia. De l’autre côté de la barrière, les cueilleurs attendent, avec leurs ânes, leurs échelles et leurs sacs. Il est 15 h mais point de soldats ni de jeep. Ce jour-là, ils ont attendu jusqu’à 15h45. La jeep arrive enfin et se gare à distance. Un soldat sort, mitraillette au poing, avec cette démarche si caractéristique mêlée d’arrogance et de peur. Il ouvre la barrière. Les Palestiniens avancent, un par un : long défilé de gens pauvres, usés, fatigués. Beaucoup de vieillards avec leur sac sur le dos, de femmes avec des seaux, quelques ânes. De ce côté-ci, qui le mari, qui le fils attendent celui de leur proche qui a eu la chance de ramasser les olives. Les femmes sont pressées. En cette période de Ramadan, il faut qu’elles partent vite préparer le repas de rupture du jeûne. C’est une scène qui prend aux tripes. Même cette fête des olives, les Israéliens s’acharnent à la gâcher.

Haut de pageDES VILLAGES EMMURÉS

Nous poursuivons jusqu’au check-point qui ferme désormais l’accès à trois villages dont le plus important est celui de Baqa Al Sharquiya. Situé sur une des plus importantes nappe phréatique de la région, ce village de 3200 habitants est pris au piège entre le mur et la ligne verte. Le plus gros puits de la Cisjordanie est désormais sous contrôle israélien. Les bulldozers ont coupé les canalisations qui alimentaient les serres des maraîchers. L’Union des fermiers palestiniens est en train de reconstruire des canalisations avec l’aide du PARC.
Ici, les contrôles sont particulièrement terribles. Les soldats filtrent les entrées et les sorties selon la seule loi qu’ils appliquent : celle de l’arbitraire. Dans la file de camions, de tracteurs, de voitures, une camionnette chargée de légumes attend depuis la veille à midi de pouvoir rentrer dans le village. Le chauffeur brandit son autorisation en règle. Mais les soldats lui interdisent le passage. Il nous montre ses salades qui pourrissent. « Ils sont en train de bloquer toute vie pour que désespérés nous quittions nos villages. » Un autre nous montre sa maison : « C’est la première, là…Je la vois, mais je ne peux pas y aller. » Notre présence de témoins semble influencer le comportement des soldats qui laissent passer plusieurs véhicules. Les camions doivent décharger leurs produits sur le bitume de l’autre côté. Le chauffeur de la camionnette vient nous demander de rester là tant qu’il ne sera pas passé. Il devra s’y reprendre plusieurs fois sans succès jusqu’à ce que nous l’accompagnions presque sous le nez du soldat qui pour finir le laisse entrer. Ce poste comporte une guérite spécialement conçue pour la fouille des femmes. Hier des étudiantes ont refusé de se déshabiller. Elles ont été refoulées.
« Comment continuer à vivre quand on vous étouffe ? La terre assurait le revenu de nos villages. Le mur a réduit l’activité économique au point que l’on peut parler de 80% de chômage. Nous sommes devenus des réfugiés sur nos propres terres. Imaginez les conséquences pour les municipalités qui n’ont plus de revenus ! Comment entretenir les infrastructures, satisfaire les besoins sociaux, aider les familles ? » se désole le maire de Qaffin en nous faisant visiter l’école surchargée, les locaux exigus où s’entassent plus de 40 élèves par classe.
Autre point crucial, celui de l’eau. Israël interdit depuis 36 ans le creusement de puits artésiens. Ce qui a contraint les Palestiniens à pomper les nappes phréatiques et à contaminer les sources par les eaux usées qui ne sont pas canalisées. Il y a un besoin urgent de développer l’assainissement des eaux usées. Israël bloque les containers d’eau potable qui alimentent les villages parfois pendant deux ou trois jours. Les familles pauvres n’ont pas les moyens d’avoir des tanks à elles et doivent acheter l’eau.
A Attil, Aïman avait mis en place des couveuses pour développer la production de poulets. Avant l’Intifada, il employait sept personnes. Depuis, il a été obligé de licencier parce qu’il lui est devenu impossible de vendre à cause des déplacements impossibles et du marché israélien qui s’est fermé. Aujourd’hui, Aïman ne peut plus rembourser ses emprunts. Il devait recevoir 100 000 œufs de Hollande. Ils ne sont jamais arrivés : bloqués par Israël. Par contre il devra payer les taxes douanières de stockage.
Malgré la situation catastrophique, les fermiers cherchent à faire face à ces situations d’enfermement. « Il faudrait que nous ayons les moyens de conserver nos produits, sans qu’ils se détériorent, le temps des bouclages. Si nous avions des chambres froides pour les légumes, on pourrait tenir 15 ou 20 jours. Cela nous permettrait de moduler notre production. » Car l’objectif premier que s’est fixé l’Union des Fermiers c’est de permettre aux agriculteurs de rester sur leurs terres. C’est cela leur résistance

Haut de pageLES FEMMES S’ORGANISENT.

Les femmes s’organisent également pour assurer leur autosuffisance. Dans tous les villages que nous avons visité des comités de femmes se sont constitués, avec l’appui de l’Union des fermiers, pour chercher des alternatives de développement : création d’associations de crédits et d’emprunts pour permettre aux femmes de réaliser des micro-projets économiques. A Saïda, elles sont 80 femmes dans le comité qui ont le projet d’ouvrir une boulangerie. Elles ont déjà rassemblé les crédits pour construire le four. Elles ont trouvé l’infrastructure pour créer un jardin d’enfant. Elles se battent contre l’illettrisme, organisent des stages professionnels, ont mis sur pied une coopérative d’achats pour les habits et les jouets pour les enfants. Elles font de l’éducation à la santé.
A Bakra, le Centre de femmes existe depuis trois ans et regroupe 130 femmes. Les micro-crédits servent à créer des unités d’élevage de poulets ou de production maraîchères. C’est le principe de la tontine. L’argent est prêté sans intérêt et son remboursement permettra d’aider une autre femme. Il s’agit de consolider l’apport économique des femmes à la vie du foyer. Elles ont le projet de créer un atelier de nettoyage à sec, mais aussi un centre Internet pour les étudiantes et d’organiser des stages de formation pour les enfants et les femmes. Beaucoup de jeunes filles n’ont pas fait d’études ou ont dû arrêter avant le bac. Les femmes voudraient développer des projets pour leur permettre de reprendre leurs études.
Pour Mona qui a perdu l’exploitation maraîchère qu’elle avait construite avec son mari Fayez à cause de sa proximité avec la « ligne verte » - exploitation qui se trouve aujourd’hui en zone de sécurité contre le mur - les femmes doivent prendre leur place dans la société civile. « La situation économique est très difficile pour les femmes. Plusieurs membres de la famille sont touchés par le chômage. Nous voulons leur redonner l’espoir. Au début les femmes n’étaient pas ouvertes sur le monde extérieur. Aujourd’hui, elles participent au comité des femmes contre le mur. » En septembre dernier, plus de 500 femmes palestiniennes de la région de Tulkarem ont participé à une marche organisée conjointement avec des femmes israéliennes et européennes. 500 femmes israéliennes sont venues de l’autre côté du mur. Le comité a également organisé la cueillette des olives avec les missions civiles.
Ce soir de Ramadan c’est la fête chez Fayez et Mona où sont réunis la famille, les amis de l’Union des fermiers et du Parc, notre délégation des Alpes de Haute-Provence et une mission civile de Strasbourg venue cueillir les olives dans la région de Qaffin. Le dernier enfant de Fayez et Mona rit aux éclats dans les bras de sa vieille grand-mère de 95 ans. Symbole de la transmission de la mémoire et de la vie qui continue obstinément à travers l’amour que portent les Palestiniens à leurs enfants.
Une chose est certaine, ce peuple vit et résiste. Et Fayez nous donne la clef pour comprendre : « Deux évènements ont marqué la fin du 20è siècle : la chute du mur de Berlin et la fin du régime d’apartheid. Au début de ce 21è siècle, nous subissons de nouveau l’apartheid et un nouveau mur est en train de nous étouffer. Il n’y a aucun avenir possible, ni pour nous ni pour les Israéliens, par les murs. Mais, ensemble, nous saurons les abattre. Soyez en sûrs ! »
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Monique Etienne.

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